« Jeu de la Décennie » ou fiasco du siècle ?

Abalone est un jeu à l’état végétatif, alors que presque tout le monde le connait et y a déjà joué au moins une fois (même si pour la plupart c’était il y a longtemps, et en Standard).

« Jeu de la Décennie », « Le jeu le plus récompensé au monde ! » : tels sont les éloges dithyrambiques qu’on peut lire sur la boite A figurant parmi les diverses éditions de l’Abalone classique.

Et sur la boite E, l’éditeur se glorifie de publier un « jeu [qui] a captivé des millions de personnes, joueurs occasionnels ou pro des jeux de stratégie ». Je ne sais pas si ces millions de personnes étaient réellement captivées, si elles le sont toujours, ou si elles ne sont pas plutôt captives quelque part. Parce que si trouver où est Charlie n’est pas toujours facile (surtout qu’il y en a plein de faux en ce moment), trouver des millions de personnes – ou ne serait-ce qu’un centième de ces millions, je vais me contenter de 10 000 joueurs – on devrait pouvoir y arriver, non ?

Le 1er février 2010, voici ce que Papatilleul, grand amateur de jeux de stratégie combinatoires abstraits, écrivait sur son site dans un article consacré à abalone (voir l’article original) :

« Qui ne connait pas Abalone ? Le jeu abstrait moderne qui a eu le plus grand succès commercial et qui s’est vendu comme des petits pains dès 1988, l’année de son invention.

La relative simplicité des règles, le principe d’expulsion original et la beauté sensuelle de son matériel ont certainement contribué à son énorme succès.

Alors on aurait pu penser qu’il s’ensuivrait un développement fédéral à la manière de l’othello. Et pourtant… rien ou presque. Il existe bien une fédération française mais elle est fantomatique. C’est le grand mystère de ce jeu : un succès phénoménal et une démarche d’organisation de clubs et de concours quasi nul. »

On peut bien sûr, comme le fait Papatilleul dans la suite de son article, attribuer cet échec à la mécanique défaillante de la variante Standard. Soit. Mais quel pacte obscur, quelle obstination dogmatique, quel obstacle juridique empêchait que cette position de départ stérile disparaisse de la notice des éditions suivantes au profit de la Marguerite belge, qui elle a prouvé son efficience ? C’est peut-être là que réside l’essentiel du mystère. Car abalone continue de plaire, comme je peux le constater lors de chaque événement, et c’est bien à contrecoeur que je favorise les ventes de marchands qui nous laissent croupir dans l’arrière-boutique ou nous refuse l’accès à leur stand au prétexte qu’ils veulent « mettre en avant des produits plus catchy ».

Alors « jeu le plus récompensé au monde » ? Succès planétaire peut-être, mais de courte durée. « Jeu de la Décennie » ? Fiasco du siècle plutôt ! Un peu comme si l’invention du cinéma avait été remisée dans un placard après les frères Lumière et Georges Méliès, ou comme si on en était resté à la machine à vapeur après avoir découvert tout l’intérêt du moteur à combustion interne. Pourtant abalone a encore un bel avenir devant lui, mais comme jeu, pas comme… « produit » !

FightClub, 30 juin 2015

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