Abalone et Sumo

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J’ai retrouvé hier, en rangeant mes placards, une bille noire d’abalone qui manquait à mon jeu. Je me suis rendu compte alors que la bille manquante, qui amputait le jeu au point de me dissuader de jouer, faisait figure de membre, d’organe appartenant à un tout, et que son absence créait un manque autrement douloureux que la seule disparition d’un objet somme toute futile et de peu de valeur. Cette vision quasi-physiologique d’une collection de 14 billes blanches et 14 billes noires qui s’articulent entre elles, exerçant des pressions ou subissant les poussées de l’adversaire, m’a remis en mémoire la comparaison établie par Michel Lalet et Laurent Levi entre les sumotoris et les joueurs d’abalone (cf. Le Livre d’Abalone, aux éditions Bornemann). J’en suis arrivée à penser que nous sommes en mesure de parler de lutte quand le jeu devient lieu d’échanges affectifs, de douleurs. Cela implique la constitution d’un corps symbolique, l’hypertrophie du corps réel du joueur, afin de pouvoir, compte-tenu des exigences posées par les règles et la structure du plateau (28 billes, mouvements pré-déterminés, etc.) entrer dans le jeu.

Dans un face à face muet, les sumotoris visent à occuper d’une façon unilatérale l’espace défini par les corps et les règles des échanges. Le but de cette relation c’est d’obliger l’autre à modifier son rapport à une situation. Dans ce combat de sumo où, après s’être observés longuement, l’affrontement ne dure généralement que quelques secondes avant que l’un des lutteurs ne soit poussé hors du cercle, le corps réel est pris dans un jeu de relations dont l’enjeu est le corps lui-même, c’est à dire la présence – présence à l’intérieur du cercle – voire la vie.

La présence de l’autre nous met au pied du mur de notre imaginaire, en nous sommant de le réaliser ou de l’abandonner. Par la même, la réalité de l’autre, sa consistance, sont présence immédiate et portent le témoignage d’une séparation entre notre imaginaire et le réel. En même temps, l’adversaire est la condition de possibilité et de légitimité de notre projet. L’adversaire n’est pas simplement un  » faisant face  » avec qui nous échangeons des informations, il est aussi une réalité que nous ne pouvons que deviner à travers l’ensemble de nos perceptions et qui s’impose comme telle.

Au jeu d’abalone comme dans la lutte, il y a ces sensations et ces sentiments, et (même si nous ne voyons pas physiquement notre adversaire lorsque nous jouons en ligne), nous ne manquons pas de nous en faire une représentation ; il y a cette impression de puissance lorsque nous savons que l’adversaire court à sa perte ; il y a cet étonnement panique qui nous saisit lorsque nous constatons que nous avons commis une erreur qui pourrait s’avérer fatale ! L’ensemble de notre construction, voire le jeu lui-même, se dissout dans le vide laissé par la bille en prise ou l’enfoncement de nos lignes. Pourtant, nous ne sommes pas physiquement sur l’abalonier, ce ne sont que des billes que nous poussons du bout des doigts !

Puisque nous admettons l’idée selon laquelle, dans ces deux activités, il y a confrontation dans un rapport de forces physiques ou intellectuelles, peut-on parler de corps du jeu et de lutte au jeu en vertu d’une analogie ? Un rapport similaire entre des termes différents peut-il justifier un glissement sémantique : sumo / abalone, et enfin corps / billes ?

L’hypothèse que je formule est qu’il y a lutte au jeu d’abalone parce qu’il y aurait un corps dans le jeu et pas simplement une confrontation abstraite. L’analogie est insuffisante pour expliquer ce déplacement, l’identité de rapport n’impliquant pas l’identité des termes.

L’effectivité d’un corps symbolique implique un investissement affectif dans les éléments du jeu et des combinaisons possibles à la lumière des règles. Le dépassement de la valeur purement instrumentale des billes se manifeste déjà dans le fait que nous reconnaissons que c’est nous qui avançons dans chaque déplacement effectué. Se sentir à l’aise dans l’utilisation de telle ouverture ou telle autre n’est peut-être pas simplement dû à la valeur opératoire de celle-ci dans une stratégie de gain.

Revendiquer un espace affectif à l’intérieur du jeu ne signifie pas que nous nous rangions derrière l’idée suivant laquelle la manière de jouer soit le reflet, l’image du joueur. Le  » dis-moi comment tu joues, je te dirai qui tu es  » nie l’adaptabilité du joueur à la situation, ainsi que le statut de sujet. Dans le meilleur des cas, le style est une trace du sujet, non le sujet lui-même !

L’investissement affectif se réaliserait au fur et à mesure que se tisse entre les billes des relations de protection et d’occupation de l’espace : cette bille me serait utile pour exercer une poussée ici, mais je sais qu’en la déplaçant je vais laisser à mon adversaire une possibilité de pousser là… A mesure que nous constituons ce corps symbolique, la complexification du jeu rend d’autant plus autonome le corps de la partie. Petit à petit, le cours de la partie, trouvant sa propre unité, peut basculer. Le joueur qui se fâche parce qu’il perd, exprime non seulement une souffrance, mais aussi le mauvais calcul de sa présence.

Par conséquent, pour qu’il y ait lutte, il est nécessaire qu’au préalable un corps symbolique se constitue. C’est-à-dire que s’opère un déplacement du jeu dans le champ de nos représentations, d’un savoir jouer à un être dans la partie. Jouer, c’est d’abord donner du mouvement, façonner une figure à un corps par une série d’articulations.

Ainsi la constitution d’un espace affectif, de plaisirs, de douleurs, de projets, prend en charge la totalité de la structuration du jeu et de la partie (ce sont les Blancs ou les Noirs qui gagnent, pas seulement les deux ou trois billes qui auront procédé à l’éjection finale). La « corporification » du jeu nous autoriserait à parler de lutte.

En effet, l’espace affectif comme condition de possibilité de la lutte doit s’articuler avec deux autres dynamiques : la connaissance des règles et la confrontation.

Les règles autorisent le jeu autant qu’elles définissent le cadre et les moyens de jouer. Par la même, jouer, ce n’est pas refuser un certain ordre : les joueurs entérinent la règle.

Nous ne nous étendrons pas sur la perversion de la pratique abalonienne qui consiste à élever au niveau de la loi, au nom de l’efficacité, telle ouverture ou telle structuration du jeu : prendre le centre, faire bloc, etc. Dans ce cas, on joue pour légiférer, c’est-à-dire, faire d’un fonctionnement particulier une nécessité absolue à laquelle les autres doivent se soumettre. Cependant, en un certain sens, légiférer en fonction de soi ou à l’inverse des dogmes, cela signifie que nous avons fait l’expérience de l’inépuisabilité du jeu, que le jeu porte toujours un inconnu.

Lutter, c’est donc utiliser tout le champ des possibles dégagés par le jeu, mobiliser toutes les ressources (nous y compris), une exploitation totale de quelques billes ou de toutes, et ce, dans le respect des règles. L’investissement affectif ne serait-il pas alors cette mobilisation des possibles par l’intermédiaire d’une stratégie et d’une tactique ? C’est la structure de notre jeu (y compris les billes passives) qui est engagée dans le mouvement d’une seule bille.

La lutte porte en elle-même une démesure, celle qui consiste à évoluer sur le fil du rasoir, à engager le tout sur le particulier. Et là, le moindre faux mouvement entrainera peut-être la coupure fatale.

Par Dididi80, le 26 février 2006

D’après Marc Gehenne qui pardonnera, j’espère, ce détournement.

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2 réflexions sur “Abalone et Sumo

  1. MATIERE GRASSE OU MATIERE GRISE ?

    Je prendrai un jour le temps de rédiger un article détaillé sur le sujet, mais pour moi, la vision d’abalone comme un sumo de billes correspond spécifiquement à l’idée du jeu tel qu’il a été conçu à l’origine, soit la variante standard, et la lutte pesante et statique de deux masses qui s’affrontent. En gros un combat de tortues. Mais je dois reconnaître que je ne connais rien au sumo et je ne veux surtout pas manquer de respect aux amateurs de cette tradition plus que millénaire. Pour moi l’analogie s’arrête à l’idée de pousser l’adversaire hors d’un espace délimité.

    A cette opposition de blocs compacts, je préfère de loin – et je pense que beaucoup de joueurs seront de mon avis – les positions ouvertes, dans lesquelles le nombre de combinaisons possibles est bien supérieur, et donc le risque, la vitesse (en nombre de coups, pas nécessairement en temps) et la haute voltige. Donc plutôt que deux sumotoris, je préfère voir dans ce jeu deux armées de 14 ninjas qui s’affrontent dans une lutte où tous les coups sont permis, le kif suprême étant que ce combat sans merci soit le plus rapide possible et se termine en véritable boucherie 😀

  2. Pour faire court, même si on ne peut que reconnaître la puissance de la force brute de certains joueurs, qui font d’excellents sumotoris, et qui les font parfois confondre avec une IA lorsqu’ils jouent sous des identités qu’on ne connaît pas (car les IA ont tendance à jouer ainsi), il bel gioco (« le beau jeu ») est celui qui ne transforme pas toute variante en Standard et toute position en opposition de deux blocs de forces égales ou presque (jusqu’à deux billes d’écart au score), et joue tout le reste de la partie en mode sumo. Car ce jeu-là est profondément ennuyeux. En un mot le but du jeu ne consiste pas exclusivement à gagner, mais aussi à vibrer et faire vibrer, comme le l’a si joliment dit bazong au cours d’une de nos récentes parties.

    Mais ce n’est qu’un avis personnel, et je reconnais qu’il n’est pas toujours facile de contrer cette conséquence de l’effet centripète du jeu.

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